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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 20:38

Jamais je n’aurais cru qu’une campagne présidentielle m’amènerait à tant relire Molière. Mais un des membres du casting nous gâte, et à lui seul il est en train d’enfiler successivement les costumes de tous les grands rôles.

Ceux qui ont des enfants d’âge adulte me comprendront. Si quelqu’un raconte qu’il a réussi à se faire rétrocéder par ses gamins enfin en état de bosser les trois quarts de leur paye aux fins de rembourser ici les frais d’un mariage, là des loyers et de l’argent de poche, il n’existe que deux possibilités :

- Ou bien il se moque du monde, et pourquoi s’en priverait-il d’ailleurs, lorsque près d’un cinquième de l’électorat se dit toujours convaincu de voter pour lui ? (Comme il le dit si bien lui-même : « Et alors ? »)

- Ou bien c’est un vrai pingre, un rapiat de compétition avec des doigts en crocs de boucher, du genre à noter dans un petit carnet : le 20/08/2007, ai donné un billet de 50 pour une sortie du fils avec des potes ; remboursable sur le premier futur salaire, avec intérêts courants de 1,25% l’an. Des pinces de ce calibre-là, il n’y en a pas tant dans l’Histoire. Un dans la littérature, en tous cas, le célèbre Avare de Molière. Après Tartuffion, voici Harpaillon l’avaricieux. Après les alexandrins, la prose. Qui, en la remaniant un peu, pourrait donner ceci :

 

Acte I, scène 4

Harpaillon_ Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis, et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

Charlante_ Hé ! Comment vous dérober ?

Harpaillon_ Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

Charlante_ Moi, mon père ? C’est que je joue, et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

Harpaillon_ C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous devriez en profiter et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez, afin de me rembourser un jour des dépenses que m’a occasionné votre éducation. Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des costumes, lorsque l’on peut en porter offerts par des amis, et qui ne coûtent rien !

Charlante_ Vous avez raison.

 

Acte I, scène 5

Harpaillon_ C’est une occasion qu’il faut vite prendre aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverais pas. Ils s’engagent à se marier avec remboursement.

Valère_ Avec remboursement ?

Harpaillon_ Oui.

Valère_ Ah je ne dis plus rien. Voyez-vous, voilà une raison tout à fait convaincante, il faut se rendre à cela.

Harpaillon_ C’est pour moi une épargne tout à fait considérable.

Valère_ Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Vous avez raison. Voilà qui décide de tout, cela s’entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu’en de telles occasions le bonheur d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Ah, il n’y a pas de réplique à ça, on le sait bien ! Qui diantre peut aller contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui n’aimeraient pas mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourraient donner.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Il est vrai. Cela ferme la bouche à tout : avec remboursement ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?

 

Acte IV, scène 5

Charlante_ Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paraître.

Harpaillon_ Cela n’est rien.

Charlante_ Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

Harpaillon_ Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

Charlante_ Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !

Harpaillon_ On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.

Charlante_ Ah, mon père, je ne vous demande plus rien, et c’est m’avoir donné assez que de m’avoir donné mes loyers et mon argent de poche !

Harpaillon_ Comment ?

Charlante_ Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder ce pécule.

Harpaillon_ Qui est-ce qui te parle de te l’accorder ?

Charlante_ Vous, mon père.

Harpaillon_ Moi ?

Charlante_ Sans doute.

Harpaillon_ Comment ? C’est toi qui as promis de rembourser !

Charlante_ Moi, rembourser ?

Harpaillon_ Oui.

Charlante_ Point du tout !

Harpaillon_ Quoi ! Pendard, rembourse derechef, sur tes émoluments d’attaché parlementaire ! La raison voudrait que le tout me revienne, mais je t’en laisse un quart, par pure bonté d’âme !

 

Quel personnage du grand Molière notre candidat à la présidentielle va-t-il bientôt incarner ? Quelle autre pièce verrons-nous rejouer ? Peu de chances qu’il s’agisse des « Précieuses ridicules » ou des « Femmes savantes », mais il nous reste encore quelques semaines pour espérer assister au « Bourgeois de la Sarthe Gentilhomme », au « Malade du pouvoir imaginaire » ou aux « Fourberies de Scapillon ».

Croisons les doigts.

 

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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 19:25

Les racines du mot « hypocrite » sont grecques (hypocritês, l’acteur) et latines (hypocrita, le mime). L’hypocrite est donc un comédien. Il déguise ses sentiments, feint d’éprouver autre chose que ce qu’il ressent.

Tartuffe est un mot qui vient de l’italien Tartufo (la truffe), surnom d’un personnage de la Comedia d’el Arte, qui devint au début du XVIIème siècle une insulte. Il est difficile d’ailleurs de préciser le sens exact de cette injure, les indices provenant de cette époque lointaine étant insuffisants. C’est la pièce de Molière qui donne, en 1664, une vraie définition au Tartuffe : hypocrite à la dévotion affectée. Le mot a dû d’autant plus aisément trouver sa place dans la langue française qu’il se rapproche phonétiquement des anciens trufeur (trompeur), truferie (tromperie) et trufer (tromper), qui remontent au Moyen-Age.

Ce serait une erreur de considérer que la tartufferie est une simple hypocrisie. Il y a dans la politesse une certaine dose d’hypocrisie, et la politesse est appréciée tandis que la tartufferie semble odieuse. Tout est question de degré. Qui ne s’est pas émerveillé devant la beauté d’un enfançon tout en songeant « qu’il est moche, le niard », qui ne s’est pas confondu en remerciements devant un cadeau tout en pestant intérieurement « ils ne sont vraiment pas foulés ». Un peu d’hypocrisie est un excellent lubrifiant pour les rouages de la vie en société ; trop d’hypocrisie les fait patiner.

La politesse est une hypocrisie bienveillante. Elle est le contraire du cynisme. La tartufferie est une hypocrisie malveillante. Elle ne vise pas à préserver autrui, elle vise à le berner, le duper, et ceci dans les grandes largeurs. L’homme poli joue un rôle pour ménager son interlocuteur, pour éviter de le blesser ou de le choquer. L’hypocrite est un acteur polymorphe ; il trompe, mais pas forcément pour nuire. Il se soucie surtout de lui-même, s’efforce de paraître à son avantage avec peu de considération pour la bonne foi des autres qu’il enfume sans scrupules, mais sans automatiquement vouloir leur faire du tort. Le Tartuffe, c’est le degré supérieur. Le personnage qu’il se construit ne varie pas au gré des vents. Il est bétonné. Il est farci de principes rigides, affirmés haut et fort, urbi et orbi. Le Tartuffe est un personnage du théâtre antique, affublé d’un masque exprimant une unique émotion ; un personnage droit dans ses bottes. Et ce qui caractérise définitivement le Tartuffe, c’est que la réalité de son caractère est diamétralement opposée à la façade qu’il expose.

Le Tartuffe de Molière, bigot austère et moralisateur, infatigable contempteur des comportements lascifs, est en réalité un homme lubrique que l’adultère ne dérangerait pas. Molière était décidément un observateur exceptionnel de la nature humaine. Sa pièce n’a pas vieilli, on voit régulièrement surgir un Tartuffe : télévangéliste larmoyant qui se trouve contraint d’avouer qu’il a trompé sa femme après des années passées à pourfendre à l’écran le relâchement des mœurs ; gourou chantre de l’ascétisme et de l’abstinence qui passe son temps à essayer d’abuser sexuellement ses disciples ; taliban impitoyable prompt à lapider les femmes soupçonnées d’adultère, et violeur en série couvrant ses méfaits par des successions de mariages éclairs suivis de divorces éclairs (sans le consentement de la victime, bien sûr)

L’origine du mot étant fortement attachée à la pièce de Molière, la duplicité d’un Tartuffe est en général associée au sexe. Un Tartuffe, ce serait DSK déguisé en curé traditionnaliste. C’est pourquoi, afin d’étendre le champ de la tartufferie, je propose la création d’un nouveau mot : Tartuffion.

Le Tartuffion est à l’argent ce que le Tartuffe est au sexe. Imaginez un homme d’apparence sévère, avec la componction et la tristesse d’un croque-mort, qui annonce doctement : le pays est ruiné ; ruiné par ceux qui ont puisé sans vergogne dans les deniers publics (fonctionnaires et autres gaspilleurs). Le temps est venu d’être strict, dur ; le temps est venu de compter chaque sou, car les caisses de l’Etat ne sont pas une corne d’abondance ; d’ailleurs elles sont vides. Désormais il faudra travailler plus, et plus longtemps, pour gagner moins. Il ne faudra plus compter sur la manne de la Sécurité Sociale et autres systèmes de solidarité, mais chacun devra payer pour s’assurer dans le privé, au moyen de ses propres deniers. Pour un peu, il paraphraserait Proudhon en s’exclamant : « La solidarité, c’est le vol ! »

Bien entendu, à l’instar du personnage de Molière, le Tartuffion prend grand soin d’afficher ses austères convictions. Celui-là manifeste bruyamment sa révulsion face aux appâts de la chair (« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! »), celui-ci fait de même devant les dépenses inconsidérées (« J’ai considérablement réduit le train de vie de mon ministère ! »).

Finalement, le Tartuffe est démasqué, son côté libidineux dévoilé à tous. Pour le Tartuffion, c’est son vrai rapport à l’argent qui est révélé. Ses soi-disant économies ne sont que des pirouettes comptables permettant d’imputer à d’autres ministères les dépenses somptuaires du sien. La rigueur qu’il veut imposer aux autres, comme le Tartuffe voulait décréter la chasteté générale, n’est pas le régime qu’il s’applique. L’argent public, dont il prétend être le vétilleux comptable lorsqu’il s’agit de le verser aux fonctionnaires, trop nombreux, trop fainéants, ou aux assistés, insupportables sangsues, il en dispose avec une époustouflante générosité lorsqu’il s’agit de le donner à sa femme et à ses enfants en échange de travaux pour la communauté dont on peine à distinguer l’ampleur ou la simple réalité. En pastichant un peu Molière, il serait possible de lui faire dire :

« Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée

Que ce soit un effet d’une âme intéressée.

Tout l’argent de la France a pour moi peu d’appas,

De son éclat trompeur je ne m’éblouis pas ;

Et, si je me résous à prendre dans les caisses

Pour que les miens profitent de ma grande largesse,

Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;

Celles des fonctionnaires ou bien des assistés

Qui depuis des années nous ont si bien saignés. »

La langue française est merveilleuse par sa capacité à toujours évoluer, à emprunter, détourner, puiser dans l’actualité. Je milite pour que soit accepté ce nouveau mot, Tartuffion. J’espère qu’il aura autant de succès que Tartuffe. Pourquoi ne pas rêver un peu, et imaginer que les répliques de Tartuffion deviennent à leur tour célèbres ?

« Ah, pour être économe, je n’en suis pas moins homme ;

Et lorsqu’on vient à voir tout l’argent du sénat,

Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. »

Ou encore :

« Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.

La loi défend, de vrai, certains détournements ;

Mais on trouve avec elle des accommodements. »

Je ne doute pas qu’en observant le manège du monde, comme nous pouvions nous exclamer : « voici un Tartuffe », nous ayons souvent l’occasion de dire : « c’est un sacré Tartuffion ».

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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 12:27

La question est un tantinet provocatrice, mais depuis que François Fillon, chevalier ultra-catho-ultra-libéral à la triste figure, semble porté par un tsunami d’électeurs de droite décidés à changer de paradigme, cette question se pose.

Qui de Marine Le Pen et de François Fillon est le plus à (l’extrême) droite ? Sur les questions « mœurs et société », Marine est incontestablement plus « gay-friendly » que le cul-bénit sarthois, qui vota en 1982 pour que l’homosexualité demeure un délit. Si au FN il y a incontestablement une tripotée de barons qui, eux, verraient bien l’homosexualité qualifiée comme un crime, Marine Le Pen est entourée d’une garde rapprochée (vilipendée par les fidèles du patriarche fondateur Jean-Marie) d’homosexuels qui ne sont probablement pas sur la même longueur d’onde que le très catholique (comme dans l’expression : « la très catholique Inquisition ») François Fillon. Marine Le Pen elle-même ne peut certainement pas être qualifiée d’homophobe. François Fillon, eu égard à ses choix du passé, si.

Dire que « le droit à l’avortement n’est pas un droit fondamental des femmes », je n’ai pas souvenir que Mme Le Pen ait osé. François Fillon, soutien fidèle de la mouvance rétrograde issue de  « la manif pour tous », si.

Passons à l’économie. Le programme du FN est social-national (je ne veux pas être méchant en parlant de national-socialisme). Celui de François Fillon a la subtilité d’une tronçonneuse fabriquée en Grande-Bretagne dans les années 80. Plus de recrutements de fonctionnaires, plus du tout, pendant 5 ans (il faut ça pour en avoir 500 000 de moins). Si on garde à l’esprit que les policiers, les juges, les militaires, les gardiens de prison, et les personnes chargées de toutes sortes de tâches répressives destinées à protéger les citoyens (douaniers, agents des fraudes, vétérinaires inspecteurs) sont des fonctionnaires, on se demande comment l’auteur d’un tel programme peut prétendre apporter plus de sécurité à son pays. Les fonctionnaires vieillissants restés en place bosseront 39 h payées 37, en attendant sans doute d’être fusillés en place publique lorsque l’opinion des Français travaillée par des années de « fonctionnaires bashing » sera mûre. (Petite précision : je ne suis pas fonctionnaire)

Les salariés du privé, eux, passeront à, éventuellement (en fonction des accords trouvés avec les employeurs) à 48 h par semaine (limite légale européenne) ; jusqu’à 65 ans (pour le moment). Inutile de commenter. Pour qu’il reste des jobs à une jeunesse qui souffre déjà d’un chômage à 25%, il faudra une intervention divine. François Fillon croit en Dieu, moi pas.

Pour faire bonne mesure, la TVA montera de deux points, l’ISF disparaitra, les impôts directs baisseront, les allocations familiales ne seront plus plafonnées en fonction des revenus. Ce sera une meilleure répartition des richesses (pour les riches s’entend).

Le délire fillonesque est tellement outrancier que même les économistes patentés des chaînes d’info (pourtant pas des parangons de gauchisme) commencent à rouler des yeux d’un air interloqué.

Il parait que le vainqueur des primaires de la droite affrontera Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, c’est du moins ce qu’annoncent tous les analystes politiques (mais ils se sont tellement planté ces derniers temps que l’espoir d’éviter ce scénario n’est pas mort). François Fillon semble être quasi certain de représenter sa famille politique, celle de la droite (au sens de droite en Espagne dans les années 30) et du centre (non, là je déconne). Donc Fillon-Le Pen.

En ce qui me concerne, j’irai mettre un bulletin blanc dans l’urne s’il fait beau, je resterai chez moi s’il pleut (une première en 37 ans). Quant à ceux qui décideront de choisir, ils pourraient bien réserver des surprises (encore) aux analystes et commentateurs professionnels. Parce qu’à force de dire que pour « redresser » la France, il faut commencer par foutre la tête dans le seau à 90% des gens qui la composent, on s’expose à des surprises.

Une chose est sûre, la France dans laquelle j’ai grandi, celle qui héritait ses valeurs du Conseil National de la Résistance, celle de la laïcité et de la méritocratie républicaine, cette France-là est morte. Sa tombe est déjà creusée, et il fallait bien un sinistre croisement de Margaret Thatcher et de Lech Kaczynski, avec la raideur compassée et la triste figure d’un employé de pompes funèbres, pour la mettre en terre.

 

 

 

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 10:22

Voilà, c’est fait. Donald Trump sera le 45ème président des Etats-Unis d’Amérique. Enorme surprise pour certains, ce résultat ne m’étonne pas tellement. J’avais discuté récemment du sujet avec une amie qui séjourne régulièrement aux Etats-Unis et prenait la température auprès des locaux. Le rejet d’Hillary Clinton est tellement fort, y compris parmi des Démocrates convaincus, que l’élection de son adversaire pouvait sérieusement s’envisager. Imaginez en France un deuxième tour de présidentielle entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Malgré tout ce qu’il peut y avoir d’effrayant avec la présidente du Front National, elle aurait ses chances tant le nombre d’électeurs de gauche réticents à voter Sarkozy serait grand, même pour barrer la route à l’extrême droite. Hillary Clinton, c’est un peu le Sarkozy américain ; trop d’électeurs sont restés à la maison. Et puis il y a l’envie de faire « péter le système », même si personne ne comprend en quoi consiste exactement le fameux système.

Maintenant on attend le cataclysme. Sauf que Trump ne fera probablement pas le dixième de ce qu’il a promis. Son premier discours le démontre, dans lequel il s’est davantage employé à féliciter son adversaire qu’à redire qu’il fallait l’envoyer en prison. Et puis ce qui concerne les Américains est leur problème. Qu’ils détruisent le peu de protection sociale mis en place par Obama, qu’ils portent des armes dans tous les lieux publics, qu’ils essaient de « rééduquer » les homosexuels (ça, c’est le dada du colistier de Trump, Mike Pence, un cul-bénit obscurantiste bien plus inquiétant que son matamore de patron) et d’interdire l’avortement, cela n’impactera que la société américaine.

Reste ce qui nous concerne, nous-autres, Européens. Trump prétend se torcher avec les accords de Paris sur le climat. Il envisage de retirer la protection armée des troupes américaines à tous les pays qui ne font pas un effort de défense suffisant. Il trouve Vladimir Poutine éminemment sympathique et n’entend pas l’embêter pour des broutilles (entendez l’annexion de morceaux de pays voisins, par exemple). Peut-être avions-nous besoin de ce genre d’électrochoc. L’Europe s’est toujours comportée comme le « geek » malingre qui essaie de traîner avec le gros baraqué, approuve ses pires conneries (deuxième guerre d’Irak, contre laquelle la France s’est trouvée seule à protester, et a dû payer le prix de son audace), encaisse ses humiliations (procès à répétition contre des entreprises européennes, condamnées par les tribunaux américains à négocier des amendes faramineuses sous peine de se voir fermer le marché outre-Atlantique, système de racket tellement passé dans les mœurs que l’unique contre-attaque visant Google a paru ahurissante aux médias des Etats-Unis), tout ça dans l’espoir que le caïd sera son pote et le protègera si besoin est.

L’Amérique semble sur le point de céder à la tentation isolationniste qu’elle a déjà connue par le passé. Certains pays européens, comme la Pologne, dont le nouveau gouvernement n’en finit pas de cracher au visage de ses voisins (dernier coup d’éclat, l’annulation d’un marché de défense auprès d’Airbus, les dirigeants polonais préférant acheter américain en reniant la parole donnée par leurs prédécesseurs), la Belgique ou l’Autriche, confortablement assoupies à l’abri d’armées financées par d’autres, au budget de Défense si ridicule qu’il servira bientôt à entretenir seulement une poignée de gardes-frontières (mais il n’y a plus de frontières, n’est-ce pas ?), vont peut-être connaître un réveil brutal. Ceux-là comprendront-ils que faire cause commune avec des voisins qui partagent les mêmes problèmes est sans doute plus sûr que de s’en remettre à un lointain parrain au caractère versatile ? Ceux-ci découvriront-ils qu’il faut s’aider soi-même avant d’escompter que le ciel (américain)  vienne (peut-être) à votre secours ?

Espérons que cet électrochoc rappellera à l’Europe qu’elle est un continent riche, qui pourrait être puissant s’il était solidaire. Espérons qu’il nous éclairera sur la nécessité de faire progresser l’intégration européenne, parce qu’il est probable que dans les temps à venir nous ne puissions compter sur personne si certaines menaces se profilaient à l’horizon (par exemple vers la frontière Est de l’Europe). Le jour où le « geek » malingre se rend compte que le grand balaize dont il croyait être le copain n’en a rien à faire de lui, il ne lui reste plus qu’une solution : grandir.    

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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 07:53

Nous assistons à une accélération du nombre de massacres frappant des hommes, des femmes et des enfants dont le seul tort est de se rassembler pour regarder un feu d’artifice, aller à un concert, prendre un pot dans un bar ou utiliser les transports en commun. A la kalachnikov, à l’explosif, à la hache ou au moyen d’un camion.

Le plus difficile, au milieu de ce maelstrom de violence aveugle, est de parvenir à comprendre les motivations des auteurs de ces atrocités. En France, en Belgique, aux Etats-Unis, en Allemagne, on peine à démêler cet écheveau de maladie mentale, de haine contre la société, de désir morbide de reconnaissance médiatique et de pulsion religieuse. Devant chaque nouvelle horreur, nous nous posons systématiquement les mêmes questions : était-ce l’œuvre d’un fou ? Ou celle d’un « franchisé » de Daech ? L’un n’excluant pas l’autre, d’ailleurs. Même dans le cas des tueurs du Bataclan, manifestement missionnés et téléguidés par l’effroyable « Etat islamique », comment ne pas déceler à travers leurs actes les signes d’une folie meurtrière et suicidaire ?

Lorsqu’arrivent les revendications « officielles » de Daech, ou les résultats d’une enquête établissant la fascination de l’auteur d’un attentat terroriste pour les thèses de cette entité, on est toujours frappé par la similarité des profils et des parcours. Peu de foi, beaucoup de délinquance, de propension à la violence, de difficultés à s’insérer dans la société, de déséquilibre mental. Et puis, un jour, la « révélation ». Certains prennent, littéralement, le chemin de Damas. Comme autrefois on partait pour Saint-Jacques de Compostelle ou pour la terre sainte. Mais la rédemption peut suivre une voie plus rapide ; très rapide. Une barbe qui commence à pousser, un arrêt de l’alcool et du tabac, puis le passage à l’acte. Pour rester dans la comparaison chrétienne et moyenâgeuse, ces tueurs-là ressemblent aux barbares païens convertis en accéléré avant d’aller se jeter sur un champ de bataille. Il est licite de s’interroger sur la profondeur et la réalité de leur foi en l’Islam.

J’ai écouté l’interview d’un sociologue qui nous exhortait à ne pas nous tromper de cible. Je n’ai personnellement aucune sympathie pour les obscurantistes religieux, quels qu’ils soient. Mais je pense que cet homme avait raison en faisant le parallèle entre ces fondamentalistes musulmans qui hérissent de plus en plus les sociétés occidentales, avec leurs principes d’un autre âge, leurs longues barbes et leurs mœurs austères, et une secte comme celle des Amish. Je suis convaincu que sa comparaison est juste. Rigoristes, effroyablement misogynes, ignorant de tout sauf de leurs lois divines, ils ressemblent effectivement aux Amish, ou aux Juifs Loubavitch. Même goût pour la pilosité faciale, mêmes comportements archaïques et pudibonds, même fascination pour un « âge d’or » rêvé comme pur et parfait, même conviction que toute vérité se trouve uniquement dans leurs écritures sacrées. Le point important, c’est que ces salafistes, ces fondamentalistes obsédés par un mode d’existence révolu depuis des siècles, ne sont pas la source du mal qui nous frappe.

Qu’il faille combattre leurs idées parce qu’elles sont incompatibles avec une société moderne et tolérante et une chose, leur attribuer la responsabilité de la folie meurtrière qui endeuille notre pays en est une autre. Les terroristes qui sévissent actuellement ne sont pas les produits de madrassa, ils n’ont pas appris pendant des années les versets du Coran, ils n’ont pas passé leur jeunesse à fréquenter des mosquées. Un tel régime peut incontestablement former des obscurantistes, des misogynes, des homophobes, mais jusqu’à présent il ne semble pas avoir formé, en Occident, des terroristes.

Expliquer l’horreur des attentats par une religiosité musulmane fondamentaliste en expansion est une solution facile, rapide, et qui surtout nous détourne des vraies questions. Tout se passe comme si quelque chose, dans notre monde occidental moderne, générait des pulsions mortifères, un désir malsain de tuer et de mourir, et qu’une organisation, Daech, ait su mettre ce phénomène à profit pour donner un sens, une justification à ces pulsions ; qu’elle ait su se les accaparer, se les attribuer. Les terroristes ne veulent pas générer l’horreur et finir en kamikazes parce qu’ils ont été endoctrinés par l’Islam. Ils se sont soumis à un endoctrinement parfois très rapide parce qu’ils rêvaient de générer l’horreur et de finir en kamikazes. Reste à comprendre comment notre monde produit de tels individus.

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 12:32

Emmanuel Macron fut récemment l’invité matinal de Jean-Jacques Bourdin. Une occasion pour le sémillant Ministre de l’Economie d’exposer ses idées qualifiées un peu partout de novatrices, audacieuses, originales, etc, etc… Que cet homme nous soit présenté comme le futur du PS (on n’ose plus dire du Socialisme ou de la gauche, ces mots-là tombent en désuétude) me terrifie. Pas question de lui faire un mauvais procès sur le thème « banquier d’affaires- cuillère d’argent dans la bouche ». Après tout, si quelqu’un renonce à gagner des montagnes de pognon pour faire de la politique, c’est-à-dire, au sens noble du terme, s’occuper du bien commun, on ne peut que l’en féliciter. On ne doit juger un ministre que sur ce qu’il fait et ce qu’il propose. Or, concernant Emmanuel Macron, c’est là que le bât blesse.

La grande libéralisation des lignes de transport par autocars me semble être la première des « macronneries ». Après avoir entendu pendant des années les politiques de tout poil seriner que le transport ferroviaire devait être favorisé car plus écologique et plus sûr, voir mettre en œuvre un plan qui transfère sur les routes un flux de passagers que l’on prétendait garder sur les rails a de quoi énerver. Tout le monde peste contre les poids lourds qui sillonnent la France chargés de marchandises, bousillant le réseau payé par le contribuable, mais au bénéfice d’entreprises sur lesquelles il s’est avéré impossible de prélever des taxes (s’y est-on pris comme il fallait ?). Non seulement les marchandises resteront sur les camions au lieu de passer sur des trains, mais les passagers vont passer des trains aux autocars. Plus de pollution, plus de dangers sur les routes.

Le choix a été fait par Emmanuel Macron de privilégier l’emploi (embauche de chauffeurs de bus) et le pouvoir d’achat (c’est moins cher de faire un trajet en autocar qu’en train, même si on y passe trois fois plus de temps) au détriment de l’écologie et de la sécurité. Les bénéfices (douteux) immédiats, plutôt que la vision à long terme. Pas vraiment une politique de gauche selon moi. Pas vraiment une politique du tout d’ailleurs.

Mais le pire se situe au niveau des propositions. La grande idée de la dérégulation. Elle ne sort pas du crâne d'Emmanuel Macron comme Athéna jaillissant tout armée de celui de Zeus, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire penser. Elle n’a rien d’original ni de novateur. Elle traîne depuis onze ans dans le rapport Cahuc-Kramarz, dont le candidat Sarkozy, en 2007, prétendait qu’il était son livre de chevet. En gros, il faut faire sauter tous les freins à l’emploi. Et sont considérés comme freins à l’emploi les exigences de qualification, voire les diplômes, demandés pour exercer une profession. Au final, on considère que n’importe qui peut faire n’importe quoi. L’ubérisation totale. Face à Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron se lâche et donne l’exemple de la restauration. « Vous et moi, Monsieur Bourdin, pouvons ouvrir demain un restaurant ! C’est merveilleux ! Et ça marche ! Pourquoi ne pas étendre cette possibilité à plein d’autres domaines ? Sachant que bien entendu, tout ce qui relève de la santé et la sécurité sera préservé ; on conservera des exigences de formation dans ces domaines. »

C’est ce que j’appelle un tissu de macronneries. D’abord il est faux de dire qu’on peut se lancer comme ça dans la restauration. Il existe (pour le moment) des obligations de formation OU d’expérience suffisante, et c’est heureux. Mais on sent que le fringant Emmanuel serait prêt à faire sauter ces maudits verrous lorsqu’on l’aura informé qu’ils existent. Ensuite penser que la restauration échappe au domaine de la santé et de la sécurité publique révèle des lacunes plutôt graves pour un ministre. Quelques chiffres : 250 000 à 750 000 toxi-infections alimentaires chaque année en France (chiffre probablement très sous-évalué, les Britanniques en déclarant 2 millions, et même si leur bouffe est dégueulasse…), conduisant à 70 000 consultations aux urgences, 15 000 hospitalisations et 400 décès. La manière dont les données sont recueillies et traitées varie d’un pays à l’autre, et les résultats ne sont pas toujours transparents. Nos cousins québécois annoncent néanmoins la restauration comme étant responsable de 60% des toxi-infections alimentaires (40% à domicile). Si on rapporte ce pourcentage à la situation française, et qu’on le pondère généreusement, on peut quand même estimer que les toxi-infections alimentaires en restauration tuent au moins chaque année autant de personnes que les kalachnikovs des terroristes en 2015.

La formation, ça compte, et dans tous les domaines. Les diplômes, c’est important. Les règles, c’est utile. Savoir ce qu’est une salmonelle ou un staphylocoque doré, comment ils se multiplient dans la nourriture et de quelle manière ils peuvent tuer quelqu’un, ça sauve des vies. Les restaurateurs ne sont pas trop formés, ils le sont plutôt insuffisamment. Notre président déclare vouloir former 500 000 chômeurs pour leur faciliter l’accès à l’emploi. Dans le même temps, son ministre de l’Economie déclare que tout irait mieux si on supprimait toutes ces exigences ridicules qui contraignent trop de gens à acquérir un savoir avant d’exercer un métier.

J’ai toujours pensé que le progrès consistait à construire une société avec plus de connaissances et plus d’exigence. J’ai toujours cru que les idées de gauche consistaient à permettre l’accès à ces connaissances au plus grand nombre ; de manière à ce que les métiers les plus qualifiés, les plus exigeants, puissent être exercés par des individus venant de tous les milieux sociaux. Il semble que Monsieur Macron n’a ni la même vision du progrès, ni la même vision de la gauche.

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 18:10

Un voyage à travers les Etats-Unis, du Nord-Est au Sud-Ouest. Pas en droite ligne, mais en sinuant de manière à couvrir tout le territoire américain, et toutes les musiques qu’il recèle, ou du moins celles que j’aime. Grâce à 41 titres qui contiennent le nom d’un Etat américain, ou parfois celui d’une ville, vous pourrez écouter du Jazz, du Blues, de la Soul, du Rythm’n Blues, du Folk, du Rock, et une pincée de Rap et de Pop.

Bonne promenade.

http://www.deezer.com/playlist/1528411891

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 13:23

J’avais écrit pour Phénix, il y a un an, un article sur dix séries à voir avant de mourir, en regrettant de pouvoir n’y inclure que deux séries appartenant à l’univers SFFF, à savoir Game of Thrones et Supernatural.

2015 m’a permis de découvrir trois bijoux en matière d’Imaginaire, caractérisés par leur originalité, leur inventivité. Aussi bonnes soient-elles, les histoires qui recyclent ad nauseam les affres de post-ados transformés soit en lycanthropes soit en vampires, ou le vertige qui les saisit lorsqu’ils prennent conscience qu’ils sont des super-héros, finissent par lasser. La première qualité qu’on est en droit d’attendre des créateurs dans le domaine de l’Imaginaire, c’est évidemment l’imagination. Faire Z Nation parce que Walking Dead cartonne, The Vampire diaries parce que les buveurs de sang sont à la mode, ou Daredevil parce que tout le monde aime les personnages de Marvel, cela me semble aller à l’encontre de ce que les passionnés de la SFFF sont en droit d’attendre.

Donc bravo à ceux qui sont sortis des sentiers battus !

WAYWARD PINES nous fait suivre les aventures d’Ethan Burke (excellent Matt Dillon) qui enquête sur la disparition de deux de ses collègues des services secrets. Après un accident de voiture, il se réveille dans l’étrange village de Wayward Pines, une communauté dont il semble impossible de s’échapper, et dont les membres sont surveillés en permanence. Les amateurs de SFFF de ma génération penseront forcément à la série britannique des années soixante The Prisoner. Son ambiance particulière a sans doute inspiré les scénaristes de Wayward Pines. Mais dans cette dernière, l’histoire se développe de manière à donner au spectateur toutes les explications qu’il attend, en explorant une voie de la SF assez rarement empruntée. Wayward Pines est une des bonnes surprises de l’année 2015, et certainement ce que Night Shyamalan a fait de mieux depuis longtemps.

SENSE EIGHT est une autre série créée par des réalisateurs venus du cinéma après d’énormes succès (ce qui en dit long sur l’importance que prennent les séries). En effet, ce sont les Wachowski qui sont aux manettes sur ce coup-là ! Ceux qui aiment leur univers seront obligatoirement fascinés par Sense Eight. Ceux que Cloud Atlas a rebutés feraient mieux de laisser tomber… Quatre femmes (dont une trans) et quatre hommes (dont un homosexuel), citoyens du monde, découvrent peu à peu qu’ils sont connectés les uns aux autres, sur les plans intellectuel, sensoriel et émotionnel. Tout comme pour Wayward Pines, les vieux amateurs de SFFF décèleront une influence venue du fond des âges de la littérature de l’Imaginaire. Je veux parler de Theodore Sturgeon, et de sa théorie du Gestalt dans More Than Human. Cette communion d’êtres différents dans laquelle chacun apporte aux autres ce qu’il ne peut réaliser lui-même sera bien utile à nos héros pour résister à une organisation impitoyable qui les traque sans merci. La réalisation est magnifique (Wachowski oblige), jusque dans le générique, tellement beau qu’on évite de le zapper à chaque nouvel épisode. Seul reproche : cette détestable manie qu’ont les Américains de faire parler en anglais des personnages mexicains, coréens ou allemands (avec une petite exception pour le début des premiers dialogues, histoire que le spectateur comprenne qu’on est à Mexico, Séoul ou Berlin, et pas dans une ville des Etats-Unis !)

THE LEFTOVERS est probablement le choc le plus fort que j’ai reçu en cette année 2015. On peut dire que la conception et la réalisation de cette série nous font découvrir l’essence même de ce qu’est le Fantastique. Un 14 octobre, 2% de la population mondiale disparait en un instant, sans qu’aucune explication rationnelle ne puisse être trouvée. L’histoire ne s’attache pas à enquêter sur le mystère de ce phénomène de « ravissement », mais analyse ce qu’est devenue la société trois ans après ce funeste 14 octobre. Nous contemplons l’Humanité face au vide laissé par une faux invisible, incompréhensible, hors d’atteinte de toute réflexion, de toute spéculation, et même de toute foi. Des sectes pullulent, d’étranges gourous sillonnent le pays, ce qui était considéré comme folie devient soudain moins absurde, les valeurs qui semblaient les plus solides s’affaissent comme aspirées dans des sables mouvants. The Leftovers pourrait être interprété comme la transposition à notre époque de l’Humanité du XIVème siècle frappée par la Peste Noire, une Humanité sonnée par un fléau dont elle ignore qui l’a manié et pourquoi, errant sans but, sans désirs et sans espoir.

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 12:21

A lire sur ActuSF, la critique de Gospel Par Bastien ROCHE.

http://www.actusf.com/spip/Gospel.html

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 18:47

« Sur une distance d’un mois et vingt-cinq jours de marche, je dévastai le pays, j’y répandis le sel et les épines. Je fis cesser les cris joyeux dans les campagnes où je laissai s’établir les onagres et les gazelles et toutes les espèces d’animaux sauvages. »

Cette fanfaronnade macabre n’est pas signée Abou Bakr al-Baghdadi, mais Assurbanipal, et elle date de vingt-sept siècles. Les Assyriens pratiquaient déjà les décapitations, en nombre suffisant pour élever des pyramides de têtes tranchées. Ils aimaient également dresser des cercles de captifs empalés autour des villes qu’ils assiégeaient, ou orner les murs de leur capitale avec la peau des ennemis vaincus. Tout cela pour la plus grande gloire du dieu Assur. Mais la satisfaction de ce dernier n’est probablement qu’un prétexte insignifiant, le véritable objectif des rois assyriens étant la domination absolue sur un territoire de plus en plus vaste, sur une population de plus en plus importante.

Cet emploi de ce que nous appelons terreur, barbarie, monstruosités, crimes contre l’humanité est une constante de l’Histoire. Toujours dans le même but : imposer son joug. La religion, et je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que je suis athée et passablement anticlérical, n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Il suffit pour s’en convaincre de prendre trois exemples marquants, très éloignés dans le temps, qui illustrent parfaitement la volonté de domination s’appuyant sur une extrême férocité.

Les Romains tout d’abord. Bâtisseurs d’un empire remarquable par son étendue et sa durée, ils faisaient preuve d’une grande tolérance sur le plan religieux, toujours prêts à accueillir de nouveaux dieux aux côtés des leurs. Mais ils ne supportaient guère la moindre velléité d’échapper à leur autorité ou de contester leur mode de vie, les six mille esclaves révoltés crucifiés le long de la Voie Appienne en témoignent. Quant au martyre des chrétiens, il n’est pas dû à une quelconque volonté d’éradiquer une religion pour éradiquer une religion. Les chrétiens avaient le défaut, aux yeux des Romains, de prétendre que leur dieu était unique, au lieu de le rajouter modestement au panthéon pléthorique de l’empire.

Les Mongols ensuite. Exactement comme les Romains, ils étaient curieux et tolérants en matière spirituelle. Ce qui n’a pas empêché Gengis Khan d’être, si l’on rapporte l’importance de ses massacres à la population mondiale du treizième siècle, le premier exterminateur de l’Histoire devant Hitler et Staline ; massacres agrémentés d’atrocités si grandes qu’elles semblaient inconcevables, même à une époque bien moins douce que la nôtre. Mais les Mongols voulaient dominer, étendre leur territoire, et faire de la Terre entière, selon le rêve de leur khan, une pâture pour leurs chevaux.

Les nazis enfin. Aucune foi ne les motivait. Leur haine des Juifs (considérés comme une race) était ethnique. Ils ne cherchaient nullement à restaurer un empire chrétien germanique, et tout au contraire détestaient les principes évangéliques, bons selon eux pour les faibles et les efféminés. Ils voulaient écraser des religions parce qu’elles gênaient leurs idées, pas au nom d’une autre religion, leur vague sympathie pour un paganisme germano-scandinave étant surtout du domaine symbolique.

La volonté de dominer, d’imposer aux autres ses lois et ses règles, en se servant pour cela de l’instrument de la terreur, est une pulsion qui remonte à la nuit des temps. La religion sert parfois d’outil, parfois non. Daech est un énième avatar de ce monstre, et dans son cas, la religion musulmane est un outil, mais certainement pas une motivation. Ce qui explique que l’immense majorité des musulmans soient désemparés devant un phénomène qui les révulse. Ils pourront toujours manifester leur incompréhension et chercher dans le Coran ce qui peut bien guider les terroristes de Daech. Les chefs de ces derniers se contrefichent du Coran, ou de comprendre la signification du Coran. Ils veulent étendre leur domination et propager leurs règles, l’Islam n’étant pour eux qu’un pratique instrument.

Une société en paix, démocratique, aux mœurs libres et tolérantes est une chose inhabituelle. Nous croyons que c’est la norme parce que nous n’avons connu que cela, alors que c’est l’exception. La norme c’est la guerre, la tyrannie, la violence et le joug pesant de ceux qui veulent dominer. A nous d’œuvrer pour que cette singularité ne soit pas un simple accident de l’Histoire.

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