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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 19:48

Il existe dans l’histoire de la Musique une période singulière, une décennie dorée, entre 1965 et 1975, pendant laquelle différents courants ont convergé, se sont mêlés, ont fusionné dans un chaudron magique pour donner naissance à un son particulier que j’appelle le Rock chevelu. Le moment exact où les ingrédients pris au Blues, à la Soul, au Rock, à la Country, aux rythmes latinos, se sont amalgamés à la perfection et ont formé une recette unique se situe en août 1969. Le festival de Woodstock a permis alors à 32 groupes de se produire devant un demi-million de spectateurs. Le Rock chevelu s’est révélé au monde à cette occasion. Puis, en quelques années, de nouveaux courants musicaux sont apparus, Heavy Metal, Glam, Progressive Rock. Les bluesmen sont revenus à leur public, les artistes de Folk au leur.

Ce prisme, ce cristal parfait dont la pointe est représentée par Woodstock, et à l’intérieur duquel ont convergé plusieurs rayons lumineux décomposés ensuite en un arc-en-ciel musical, a brillé quelques temps d’un éclat sans pareil, un éclat resté inégalé. Il a laissé pour la postérité, parmi d’autres chefs-d’œuvre, dix titres inoubliables, interprétés par des légendes du Rock, selon moi les dix sommets du Rock chevelu.

 

1/ « I’m going home » de Ten Years After

La liste n’est pas établie en fonction d’un quelconque classement. Si je commence par ce morceau et par ce groupe, c’est qu’ils sont une illustration parfaite du phénomène exposé en introduction. Ten Years after s’est formé en 1966 (début de la décennie dorée), a sorti son premier album en 1967, et s’est séparé en 1975 (fin de la décennie dorée). Très représentatif du Blues électrique anglais, il ne connait pas le succès d’autres groupes de la même mouvance. Jusqu’à un soir d’août 1969, où, invité au festival de Woodstock, il interprète sur scène « I’m going home ». La performance hallucinante du chanteur Alvin Lee, saisi par une transe interminable, rend le groupe mondialement célèbre ; et place son blues survitaminé, « I’m going home », parmi les dix sommets du Rock chevelu.

https://www.youtube.com/watch?v=bW5M5xljdCI

 

2/ « All Along the Watchtower » de Jimi Hendrix

Contrairement aux Anglais de Ten Years After, l’Américain Jimi Hendrix, invité lui aussi à Woodstock, n’a pas besoin de cet invraisemblable festival pour se faire reconnaitre. Il est déjà considéré comme un prodige de la guitare électrique. Et il est l’emblème de la fusion des courants musicaux dans le creuset de la fin des sixties ; des résistances à cette fusion également. Les autres Afro-Américains lui reprochent souvent de jouer une musique de Blancs, comme si le métissage musical était aussi odieux à la société de l’époque que le mélange des races. Hendrix n’en a cure, il injecte son héritage Blues dans le Rock pour fabriquer un son inimitable. Jimi Hendrix est à la guitare électrique ce que fut Paganini au violon à une époque : un musicien tellement doué que les autres artistes sont dans une impossibilité quasi physique d’imiter ou même d’approcher ce qu’il réalise. Eric Clapton, pourtant surnommé « God », fut sérieusement ébranlé la première fois qu’il l’entendit jouer au cours d’un bœuf à Londres. Inégalable, toujours considéré comme le plus grand virtuose de la guitare électrique de tous les temps, Hendrix atteint son apogée en interprétant en 1968 une chanson écrite par Bob Dylan en 1965, « All Along The Watchtower », preuve que le Rock chevelu est un métissage unique obtenu au cours d’une décennie bénie, un morceau écrit par le pape du Folk, revisité par un Noir Américain venu du Blues et converti au Rock.

http://www.dailymotion.com/video/x7eonk_jimi-hendrix-all-along-the-watchtow_music

 

3/ « Crossroads » de Cream

 

Eric Clapton a beau avoir eu un coup de déprime face à la virtuosité de Jimi Hendrix, lorsqu’il forme le groupe Cream, il est un vrai « guitar hero ». Cream est d’ailleurs qualifié de « super groupe », étant donné que tous ses membres sont déjà des stars au moment de sa composition en 1966 (Jack Bruce à la basse et Ginger Baker à la batterie). Et si Hendrix est un Noir influencé par la musique des Blancs, Clapton est un Anglais blanc qui ne rêve que de jouer le Blues des Afro-américains. Une nouvelle fois, nous voilà devant ce melting-pot de la décennie dorée dans lequel tous les sons se mélangent ; devant ce carrefour. D’où le choix de « Crossroads », à la fois référence à la légende du Blues, à ce croisement où Robert Johnson est censé avoir pactisé avec le Diable pour devenir le plus grand des bluesmen, et hommage à l’intersection où se rencontrent les courants musicaux, où ils se télescopent pour engendrer la quintessence du Rock chevelu.

http://www.dailymotion.com/video/x2x0aq_cream-crossroads_music

 

 4/ « One Way Out » de The Allman Brothers Band

Si les Anglais de Cream se sont contentés de rêver des moiteurs de « Dixieland », Duane et Gregg Allman ont grandi en leur sein, à Macon en Géorgie. Avec Dickey Betts, Berry Oakley, Butch Trucks et Jay Johanny Jaimoe Johanson, ils forment un groupe en 1969, et deviennent une référence de ce qui sera baptisé le Rock sudiste. Autant dire qu’ils sont représentatifs du métissage musical, tant ce courant est un mix d’influences, Blues noir et Country blanche, interprété d’une manière magistrale à la guitare par le virtuose Duane Allman, souvent considéré comme le numéro deux à cet instrument, juste derrière Jimi Hendrix. Outre une maîtrise surnaturelle de son instrument, Duane Allman a pour point commun avec Hendrix le fait d’être mort très jeune, d’un accident de moto, en 1971. Ecouter « One Way Out » permet d’être envoûté par son jeu incroyable et par la voix rauque et traînante de son frère Gregg, parfaitement adaptée aux particularités du Rock sudiste.

https://www.youtube.com/watch?v=vCgrxtTxTPg

 

5/ « Freebird » de Lynyrd Skynyrd

Pur produit du Rock sudiste à l’instar de The Allman Brothers Band, Lynyrd Skynyrd est connu non seulement pour la qualité de sa musique, mais également pour les polémiques qu’il a suscitées. Sa célébrissime chanson « Sweet Home Alabama » est une réponse cinglante aux attaques de Neil Young contre les « rednecks » du Sud dans ses morceaux « Southern Man » et « Alabama ». En réalité, le compositeur et chanteur Ronnie Van Zant n’apprécie guère qu’on fasse des généralités à propos des Blancs du Sud, et qu’être un citoyen à peau claire de l’Alabama suffise pour être estampillé plouc raciste. Cependant, son goût pour la provocation et la « fierté sudiste » de Lynyrd Skynyrd, avec notamment la présence du drapeau confédéré sur scène à tous ses concerts, donnent au groupe une image un peu trouble. Lynyrd Skynyrd vaut sûrement mieux que les polémiques qui lui sont attachées. Son chef-d’œuvre, « Freebird », sorti en 1973, est à la fois un hommage poignant à Duane Allman (grand ami de Ronnie Van Zant) après sa disparition, et l’écrin d’un des plus époustouflants solos de guitare de l’histoire du Rock.

http://www.dailymotion.com/video/x3943h_lynyrd-skynyrd-freebird_music

 

6/ « La Grange » de ZZ Top

ZZ Top a parfois été assimilé au Rock sudiste dont Lynyrd Skynyrd et The Allman Brothers Band sont des figures de proue. Mais les « Tres Amigos » jouent une musique différente, influencée par les sons latino-américains présents au Texas, et leur leader Billy Gibbons s’est montré clair sur ce point : le Rock texan n’est pas du Rock sudiste. Le point commun, c’est le métissage musical, avec une très forte composante Blues. Comme son ami Jimi Hendrix, qui lui offre en 1969 une Fender Stratocaster à la formation du groupe, Billy Gibbons part du Blues et développe son propre son ; son propre look également. Comme son compère bassiste Dusty Hill, il arbore une barbe immense, des lunettes noires et des couvre-chefs variés. La pilosité faciale des deux chanteurs devient leur élément identificateur. Le style « biker » se retrouve également dans leurs textes, souvent dédiés à l’alcool, à la bagarre et aux femmes, y compris celles que l’on trouve dans les maisons closes. Leur immense succès « La Grange » évoque d’ailleurs un bordel texan. Sorti en 1973, ce sommet du Rock chevelu permet d’apprécier la voix grave et envoûtante de Billy Gibbons.

https://www.youtube.com/watch?v=SE1xO44FlME

 

7/ « Roadhouse Blues » de The Doors

Déplaçons-nous vers l’Ouest et nous voici en Californie où naissent The Doors. Le nom du groupe est significatif. Il fait référence au livre d’Aldous Huxley, « The Doors of Perception », ou l’auteur fait part de son expérience des drogues. Ajoutez à cela que l’organiste Ray Manzarek rencontre le batteur John Densmore lors d’une conférence du gourou Maharishi, et qu’ils recrutent un autre accroc à la méditation transcendantale, le guitariste (et génial compositeur) Robby Krieger, et vous comprendrez que The Doors développe un style psychédélique sur les textes quasi métaphysiques de Jim Morrison. Drogué et alcoolique, ce dernier est surtout un poète très cultivé. Fin connaisseur de l’ouvrage « La psychologie des foules », Morrison est capable de plonger le public de ses concerts dans de véritables transes hystériques. Oliver Stone a d’ailleurs parfaitement rendu à l’écran cette capacité proprement chamanique de Morrison dans son film « The Doors » en 1991. Le choix de « Roadhouse Blues », au milieu d’une quantité de hits planétaires, s’explique par le fait qu’il s’intègre parfaitement dans la mouvance du Rock chevelu, avec de fortes racines plongeant dans l’origine du Rock et du Blues, tout en possédant la touche psychédélique particulière de The Doors.

 https://www.youtube.com/watch?v=kE32pvvaDT8

 

8/ « Locomotive Breath » de Jethro Tull

Si The Doors se singularise dans cette sélection par son appartenance au Rock psychédélique, Jethro Tull en fait autant puisqu’il est une figure de proue du Rock alternatif. Influence de la musique classique et celtique, travail sur des « albums-concept », leader du groupe (Ian Anderson) qui joue de la flûte, nous sommes loin du « Bar Rockin’Blues ». Pourtant, à ses débuts, Ian Anderson est influencé par le Blues, même s’il s’en éloigne ensuite. Et en 1971, leur quatrième et plus célèbre album, « Aqualung », contient un morceau, « Locomotive Breath », digne de figurer au panthéon du Rock chevelu, avec son jeu de piano très « Chicago style », ses solos de guitare bluesy, et son rythme Rock évoquant une locomotive folle.

https://www.youtube.com/watch?v=P2UgejkBdu0

 

9/ « Child in Time » de Deep Purple

The Doors et Jethro Tull sont emblématiques de deux des chemins séparés que prendra le Rock à la fin de la décennie dorée, psychédélique et alternatif. Deep Purple trace une troisième voie, celle du Hard Rock, dont il est considéré comme un des fondateurs. Formé en 1968, dissous en 1976, le groupe britannique n’est vraiment lui-même qu’entre 1969, à l’arrivée du bassiste Roger Glover et du chanteur Ian Gillan, et 1973, à leur départ. Malgré le talent du guitariste Ritchie Blackmore, de l’organiste Jon Lord et du batteur Ian Paice, il est difficile de dissocier Deep Purple de la voix incroyable de Ian Gillan. La période faste du groupe correspond à la sortie de leurs trois albums majeurs, « In Rock » en 1970, « Machine Head » et « Made in Japan » en 1972, années pendant lesquelles Gillan est le chanteur du groupe. « Smoke on the Water » et « Lazy » auraient mérité d’être choisis comme titres emblématiques de Deep Purple, mais c’est la longue suite « Child in Time », premier énorme hit du quintet, devenu un hymne du Hard Rock aux côtés de « Stairway to Heaven » de Led Zeppelin, qui permet le mieux d’apprécier la virtuosité de Ian Gillan et de constater que le Rock chevelu n’est pas qu’une affaire de guitariste, mais également une affaire de chanteur.

 https://www.youtube.com/watch?v=OorZcOzNcgE

 

10/ « Toussaint L’Overture » de Santana

Carlos Santana est le seul musicien de cette sélection à n’être ni britannique, ni citoyen des Etats-Unis d’Amérique. Il n’en est pas moins devenu une star planétaire, et il est considéré comme un des plus grands guitaristes de tous les temps. Si on se fie au classement des 100 meilleurs établi par le magazine « Rolling Stone », il arrive en quinzième position. Seuls le devancent, parmi les « guitar heroes » du Rock chevelu, Jimi Hendrix, Duane Allman et Eric Clapton. Mexicain, fils de mariachi, Carlos Santana apprend très tôt la musique, en commençant par le violon. Puis il se met à la guitare, et après avoir franchi la frontière, à l’anglais et au Blues. Peut-être du fait de ses origines latino-américaines, Santana parvient à créer une œuvre musicale ultra métissée. Les recettes des neuf autres groupes comportent moins d’ingrédients : de lourdes saveurs de Blues et de Rock pour Ten Years After, Jimi Hendrix, Cream et ZZ Top, de bonnes rasades de Folk et de Country pour The Allman Brothers Band et Lynyrd Skynyrd, des épices encore inédites pour The Doors, Jethro Tull et Deep Purple. Carlos Santana, lui, évoque un cuisinier fou qui jette de tout dans sa marmite, Salsa, musique traditionnelle mexicaine, jazz manouche, mais parvient à contrôler le résultat avec une invraisemblable maestria. Précurseur de la World Music, il additionne les styles et les instruments, se produit avec une armée de percussionnistes, et emporte les spectateurs dans un formidable tourbillon euphorisant ; pour avoir eu la chance de le voir sur scène, je peux témoigner du fait que Carlos Santana a compris une chose essentielle : la musique est d’abord faite pour communiquer de la joie. « Toussaint L’Overture », écrit en 1970 à la gloire de l’esclave haïtien révolté, est un exemple parfait de son génie musical.

https://www.youtube.com/watch?v=iQ8ST0Nks34

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Published by jean-christophe Chaumette - dans Critique
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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 20:38

Jamais je n’aurais cru qu’une campagne présidentielle m’amènerait à tant relire Molière. Mais un des membres du casting nous gâte, et à lui seul il est en train d’enfiler successivement les costumes de tous les grands rôles.

Ceux qui ont des enfants d’âge adulte me comprendront. Si quelqu’un raconte qu’il a réussi à se faire rétrocéder par ses gamins enfin en état de bosser les trois quarts de leur paye aux fins de rembourser ici les frais d’un mariage, là des loyers et de l’argent de poche, il n’existe que deux possibilités :

- Ou bien il se moque du monde, et pourquoi s’en priverait-il d’ailleurs, lorsque près d’un cinquième de l’électorat se dit toujours convaincu de voter pour lui ? (Comme il le dit si bien lui-même : « Et alors ? »)

- Ou bien c’est un vrai pingre, un rapiat de compétition avec des doigts en crocs de boucher, du genre à noter dans un petit carnet : le 20/08/2007, ai donné un billet de 50 pour une sortie du fils avec des potes ; remboursable sur le premier futur salaire, avec intérêts courants de 1,25% l’an. Des pinces de ce calibre-là, il n’y en a pas tant dans l’Histoire. Un dans la littérature, en tous cas, le célèbre Avare de Molière. Après Tartuffion, voici Harpaillon l’avaricieux. Après les alexandrins, la prose. Qui, en la remaniant un peu, pourrait donner ceci :

 

Acte I, scène 4

Harpaillon_ Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis, et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

Charlante_ Hé ! Comment vous dérober ?

Harpaillon_ Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

Charlante_ Moi, mon père ? C’est que je joue, et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

Harpaillon_ C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous devriez en profiter et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez, afin de me rembourser un jour des dépenses que m’a occasionné votre éducation. Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des costumes, lorsque l’on peut en porter offerts par des amis, et qui ne coûtent rien !

Charlante_ Vous avez raison.

 

Acte I, scène 5

Harpaillon_ C’est une occasion qu’il faut vite prendre aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverais pas. Ils s’engagent à se marier avec remboursement.

Valère_ Avec remboursement ?

Harpaillon_ Oui.

Valère_ Ah je ne dis plus rien. Voyez-vous, voilà une raison tout à fait convaincante, il faut se rendre à cela.

Harpaillon_ C’est pour moi une épargne tout à fait considérable.

Valère_ Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Vous avez raison. Voilà qui décide de tout, cela s’entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu’en de telles occasions le bonheur d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Ah, il n’y a pas de réplique à ça, on le sait bien ! Qui diantre peut aller contre ? Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui n’aimeraient pas mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l’argent qu’ils pourraient donner.

Harpaillon_ Avec remboursement !

Valère_ Il est vrai. Cela ferme la bouche à tout : avec remboursement ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?

 

Acte IV, scène 5

Charlante_ Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paraître.

Harpaillon_ Cela n’est rien.

Charlante_ Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

Harpaillon_ Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

Charlante_ Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !

Harpaillon_ On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.

Charlante_ Ah, mon père, je ne vous demande plus rien, et c’est m’avoir donné assez que de m’avoir donné mes loyers et mon argent de poche !

Harpaillon_ Comment ?

Charlante_ Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder ce pécule.

Harpaillon_ Qui est-ce qui te parle de te l’accorder ?

Charlante_ Vous, mon père.

Harpaillon_ Moi ?

Charlante_ Sans doute.

Harpaillon_ Comment ? C’est toi qui as promis de rembourser !

Charlante_ Moi, rembourser ?

Harpaillon_ Oui.

Charlante_ Point du tout !

Harpaillon_ Quoi ! Pendard, rembourse derechef, sur tes émoluments d’attaché parlementaire ! La raison voudrait que le tout me revienne, mais je t’en laisse un quart, par pure bonté d’âme !

 

Quel personnage du grand Molière notre candidat à la présidentielle va-t-il bientôt incarner ? Quelle autre pièce verrons-nous rejouer ? Peu de chances qu’il s’agisse des « Précieuses ridicules » ou des « Femmes savantes », mais il nous reste encore quelques semaines pour espérer assister au « Bourgeois de la Sarthe Gentilhomme », au « Malade du pouvoir imaginaire » ou aux « Fourberies de Scapillon ».

Croisons les doigts.

 

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Published by jean-christophe Chaumette - dans News
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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 19:25

Les racines du mot « hypocrite » sont grecques (hypocritês, l’acteur) et latines (hypocrita, le mime). L’hypocrite est donc un comédien. Il déguise ses sentiments, feint d’éprouver autre chose que ce qu’il ressent.

Tartuffe est un mot qui vient de l’italien Tartufo (la truffe), surnom d’un personnage de la Comedia d’el Arte, qui devint au début du XVIIème siècle une insulte. Il est difficile d’ailleurs de préciser le sens exact de cette injure, les indices provenant de cette époque lointaine étant insuffisants. C’est la pièce de Molière qui donne, en 1664, une vraie définition au Tartuffe : hypocrite à la dévotion affectée. Le mot a dû d’autant plus aisément trouver sa place dans la langue française qu’il se rapproche phonétiquement des anciens trufeur (trompeur), truferie (tromperie) et trufer (tromper), qui remontent au Moyen-Age.

Ce serait une erreur de considérer que la tartufferie est une simple hypocrisie. Il y a dans la politesse une certaine dose d’hypocrisie, et la politesse est appréciée tandis que la tartufferie semble odieuse. Tout est question de degré. Qui ne s’est pas émerveillé devant la beauté d’un enfançon tout en songeant « qu’il est moche, le niard », qui ne s’est pas confondu en remerciements devant un cadeau tout en pestant intérieurement « ils ne sont vraiment pas foulés ». Un peu d’hypocrisie est un excellent lubrifiant pour les rouages de la vie en société ; trop d’hypocrisie les fait patiner.

La politesse est une hypocrisie bienveillante. Elle est le contraire du cynisme. La tartufferie est une hypocrisie malveillante. Elle ne vise pas à préserver autrui, elle vise à le berner, le duper, et ceci dans les grandes largeurs. L’homme poli joue un rôle pour ménager son interlocuteur, pour éviter de le blesser ou de le choquer. L’hypocrite est un acteur polymorphe ; il trompe, mais pas forcément pour nuire. Il se soucie surtout de lui-même, s’efforce de paraître à son avantage avec peu de considération pour la bonne foi des autres qu’il enfume sans scrupules, mais sans automatiquement vouloir leur faire du tort. Le Tartuffe, c’est le degré supérieur. Le personnage qu’il se construit ne varie pas au gré des vents. Il est bétonné. Il est farci de principes rigides, affirmés haut et fort, urbi et orbi. Le Tartuffe est un personnage du théâtre antique, affublé d’un masque exprimant une unique émotion ; un personnage droit dans ses bottes. Et ce qui caractérise définitivement le Tartuffe, c’est que la réalité de son caractère est diamétralement opposée à la façade qu’il expose.

Le Tartuffe de Molière, bigot austère et moralisateur, infatigable contempteur des comportements lascifs, est en réalité un homme lubrique que l’adultère ne dérangerait pas. Molière était décidément un observateur exceptionnel de la nature humaine. Sa pièce n’a pas vieilli, on voit régulièrement surgir un Tartuffe : télévangéliste larmoyant qui se trouve contraint d’avouer qu’il a trompé sa femme après des années passées à pourfendre à l’écran le relâchement des mœurs ; gourou chantre de l’ascétisme et de l’abstinence qui passe son temps à essayer d’abuser sexuellement ses disciples ; taliban impitoyable prompt à lapider les femmes soupçonnées d’adultère, et violeur en série couvrant ses méfaits par des successions de mariages éclairs suivis de divorces éclairs (sans le consentement de la victime, bien sûr)

L’origine du mot étant fortement attachée à la pièce de Molière, la duplicité d’un Tartuffe est en général associée au sexe. Un Tartuffe, ce serait DSK déguisé en curé traditionnaliste. C’est pourquoi, afin d’étendre le champ de la tartufferie, je propose la création d’un nouveau mot : Tartuffion.

Le Tartuffion est à l’argent ce que le Tartuffe est au sexe. Imaginez un homme d’apparence sévère, avec la componction et la tristesse d’un croque-mort, qui annonce doctement : le pays est ruiné ; ruiné par ceux qui ont puisé sans vergogne dans les deniers publics (fonctionnaires et autres gaspilleurs). Le temps est venu d’être strict, dur ; le temps est venu de compter chaque sou, car les caisses de l’Etat ne sont pas une corne d’abondance ; d’ailleurs elles sont vides. Désormais il faudra travailler plus, et plus longtemps, pour gagner moins. Il ne faudra plus compter sur la manne de la Sécurité Sociale et autres systèmes de solidarité, mais chacun devra payer pour s’assurer dans le privé, au moyen de ses propres deniers. Pour un peu, il paraphraserait Proudhon en s’exclamant : « La solidarité, c’est le vol ! »

Bien entendu, à l’instar du personnage de Molière, le Tartuffion prend grand soin d’afficher ses austères convictions. Celui-là manifeste bruyamment sa révulsion face aux appâts de la chair (« Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! »), celui-ci fait de même devant les dépenses inconsidérées (« J’ai considérablement réduit le train de vie de mon ministère ! »).

Finalement, le Tartuffe est démasqué, son côté libidineux dévoilé à tous. Pour le Tartuffion, c’est son vrai rapport à l’argent qui est révélé. Ses soi-disant économies ne sont que des pirouettes comptables permettant d’imputer à d’autres ministères les dépenses somptuaires du sien. La rigueur qu’il veut imposer aux autres, comme le Tartuffe voulait décréter la chasteté générale, n’est pas le régime qu’il s’applique. L’argent public, dont il prétend être le vétilleux comptable lorsqu’il s’agit de le verser aux fonctionnaires, trop nombreux, trop fainéants, ou aux assistés, insupportables sangsues, il en dispose avec une époustouflante générosité lorsqu’il s’agit de le donner à sa femme et à ses enfants en échange de travaux pour la communauté dont on peine à distinguer l’ampleur ou la simple réalité. En pastichant un peu Molière, il serait possible de lui faire dire :

« Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée

Que ce soit un effet d’une âme intéressée.

Tout l’argent de la France a pour moi peu d’appas,

De son éclat trompeur je ne m’éblouis pas ;

Et, si je me résous à prendre dans les caisses

Pour que les miens profitent de ma grande largesse,

Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;

Celles des fonctionnaires ou bien des assistés

Qui depuis des années nous ont si bien saignés. »

La langue française est merveilleuse par sa capacité à toujours évoluer, à emprunter, détourner, puiser dans l’actualité. Je milite pour que soit accepté ce nouveau mot, Tartuffion. J’espère qu’il aura autant de succès que Tartuffe. Pourquoi ne pas rêver un peu, et imaginer que les répliques de Tartuffion deviennent à leur tour célèbres ?

« Ah, pour être économe, je n’en suis pas moins homme ;

Et lorsqu’on vient à voir tout l’argent du sénat,

Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. »

Ou encore :

« Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,

Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.

La loi défend, de vrai, certains détournements ;

Mais on trouve avec elle des accommodements. »

Je ne doute pas qu’en observant le manège du monde, comme nous pouvions nous exclamer : « voici un Tartuffe », nous ayons souvent l’occasion de dire : « c’est un sacré Tartuffion ».

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Published by jean-christophe Chaumette - dans News
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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 12:27

La question est un tantinet provocatrice, mais depuis que François Fillon, chevalier ultra-catho-ultra-libéral à la triste figure, semble porté par un tsunami d’électeurs de droite décidés à changer de paradigme, cette question se pose.

Qui de Marine Le Pen et de François Fillon est le plus à (l’extrême) droite ? Sur les questions « mœurs et société », Marine est incontestablement plus « gay-friendly » que le cul-bénit sarthois, qui vota en 1982 pour que l’homosexualité demeure un délit. Si au FN il y a incontestablement une tripotée de barons qui, eux, verraient bien l’homosexualité qualifiée comme un crime, Marine Le Pen est entourée d’une garde rapprochée (vilipendée par les fidèles du patriarche fondateur Jean-Marie) d’homosexuels qui ne sont probablement pas sur la même longueur d’onde que le très catholique (comme dans l’expression : « la très catholique Inquisition ») François Fillon. Marine Le Pen elle-même ne peut certainement pas être qualifiée d’homophobe. François Fillon, eu égard à ses choix du passé, si.

Dire que « le droit à l’avortement n’est pas un droit fondamental des femmes », je n’ai pas souvenir que Mme Le Pen ait osé. François Fillon, soutien fidèle de la mouvance rétrograde issue de  « la manif pour tous », si.

Passons à l’économie. Le programme du FN est social-national (je ne veux pas être méchant en parlant de national-socialisme). Celui de François Fillon a la subtilité d’une tronçonneuse fabriquée en Grande-Bretagne dans les années 80. Plus de recrutements de fonctionnaires, plus du tout, pendant 5 ans (il faut ça pour en avoir 500 000 de moins). Si on garde à l’esprit que les policiers, les juges, les militaires, les gardiens de prison, et les personnes chargées de toutes sortes de tâches répressives destinées à protéger les citoyens (douaniers, agents des fraudes, vétérinaires inspecteurs) sont des fonctionnaires, on se demande comment l’auteur d’un tel programme peut prétendre apporter plus de sécurité à son pays. Les fonctionnaires vieillissants restés en place bosseront 39 h payées 37, en attendant sans doute d’être fusillés en place publique lorsque l’opinion des Français travaillée par des années de « fonctionnaires bashing » sera mûre. (Petite précision : je ne suis pas fonctionnaire)

Les salariés du privé, eux, passeront à, éventuellement (en fonction des accords trouvés avec les employeurs) à 48 h par semaine (limite légale européenne) ; jusqu’à 65 ans (pour le moment). Inutile de commenter. Pour qu’il reste des jobs à une jeunesse qui souffre déjà d’un chômage à 25%, il faudra une intervention divine. François Fillon croit en Dieu, moi pas.

Pour faire bonne mesure, la TVA montera de deux points, l’ISF disparaitra, les impôts directs baisseront, les allocations familiales ne seront plus plafonnées en fonction des revenus. Ce sera une meilleure répartition des richesses (pour les riches s’entend).

Le délire fillonesque est tellement outrancier que même les économistes patentés des chaînes d’info (pourtant pas des parangons de gauchisme) commencent à rouler des yeux d’un air interloqué.

Il parait que le vainqueur des primaires de la droite affrontera Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, c’est du moins ce qu’annoncent tous les analystes politiques (mais ils se sont tellement planté ces derniers temps que l’espoir d’éviter ce scénario n’est pas mort). François Fillon semble être quasi certain de représenter sa famille politique, celle de la droite (au sens de droite en Espagne dans les années 30) et du centre (non, là je déconne). Donc Fillon-Le Pen.

En ce qui me concerne, j’irai mettre un bulletin blanc dans l’urne s’il fait beau, je resterai chez moi s’il pleut (une première en 37 ans). Quant à ceux qui décideront de choisir, ils pourraient bien réserver des surprises (encore) aux analystes et commentateurs professionnels. Parce qu’à force de dire que pour « redresser » la France, il faut commencer par foutre la tête dans le seau à 90% des gens qui la composent, on s’expose à des surprises.

Une chose est sûre, la France dans laquelle j’ai grandi, celle qui héritait ses valeurs du Conseil National de la Résistance, celle de la laïcité et de la méritocratie républicaine, cette France-là est morte. Sa tombe est déjà creusée, et il fallait bien un sinistre croisement de Margaret Thatcher et de Lech Kaczynski, avec la raideur compassée et la triste figure d’un employé de pompes funèbres, pour la mettre en terre.

 

 

 

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 10:22

Voilà, c’est fait. Donald Trump sera le 45ème président des Etats-Unis d’Amérique. Enorme surprise pour certains, ce résultat ne m’étonne pas tellement. J’avais discuté récemment du sujet avec une amie qui séjourne régulièrement aux Etats-Unis et prenait la température auprès des locaux. Le rejet d’Hillary Clinton est tellement fort, y compris parmi des Démocrates convaincus, que l’élection de son adversaire pouvait sérieusement s’envisager. Imaginez en France un deuxième tour de présidentielle entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Malgré tout ce qu’il peut y avoir d’effrayant avec la présidente du Front National, elle aurait ses chances tant le nombre d’électeurs de gauche réticents à voter Sarkozy serait grand, même pour barrer la route à l’extrême droite. Hillary Clinton, c’est un peu le Sarkozy américain ; trop d’électeurs sont restés à la maison. Et puis il y a l’envie de faire « péter le système », même si personne ne comprend en quoi consiste exactement le fameux système.

Maintenant on attend le cataclysme. Sauf que Trump ne fera probablement pas le dixième de ce qu’il a promis. Son premier discours le démontre, dans lequel il s’est davantage employé à féliciter son adversaire qu’à redire qu’il fallait l’envoyer en prison. Et puis ce qui concerne les Américains est leur problème. Qu’ils détruisent le peu de protection sociale mis en place par Obama, qu’ils portent des armes dans tous les lieux publics, qu’ils essaient de « rééduquer » les homosexuels (ça, c’est le dada du colistier de Trump, Mike Pence, un cul-bénit obscurantiste bien plus inquiétant que son matamore de patron) et d’interdire l’avortement, cela n’impactera que la société américaine.

Reste ce qui nous concerne, nous-autres, Européens. Trump prétend se torcher avec les accords de Paris sur le climat. Il envisage de retirer la protection armée des troupes américaines à tous les pays qui ne font pas un effort de défense suffisant. Il trouve Vladimir Poutine éminemment sympathique et n’entend pas l’embêter pour des broutilles (entendez l’annexion de morceaux de pays voisins, par exemple). Peut-être avions-nous besoin de ce genre d’électrochoc. L’Europe s’est toujours comportée comme le « geek » malingre qui essaie de traîner avec le gros baraqué, approuve ses pires conneries (deuxième guerre d’Irak, contre laquelle la France s’est trouvée seule à protester, et a dû payer le prix de son audace), encaisse ses humiliations (procès à répétition contre des entreprises européennes, condamnées par les tribunaux américains à négocier des amendes faramineuses sous peine de se voir fermer le marché outre-Atlantique, système de racket tellement passé dans les mœurs que l’unique contre-attaque visant Google a paru ahurissante aux médias des Etats-Unis), tout ça dans l’espoir que le caïd sera son pote et le protègera si besoin est.

L’Amérique semble sur le point de céder à la tentation isolationniste qu’elle a déjà connue par le passé. Certains pays européens, comme la Pologne, dont le nouveau gouvernement n’en finit pas de cracher au visage de ses voisins (dernier coup d’éclat, l’annulation d’un marché de défense auprès d’Airbus, les dirigeants polonais préférant acheter américain en reniant la parole donnée par leurs prédécesseurs), la Belgique ou l’Autriche, confortablement assoupies à l’abri d’armées financées par d’autres, au budget de Défense si ridicule qu’il servira bientôt à entretenir seulement une poignée de gardes-frontières (mais il n’y a plus de frontières, n’est-ce pas ?), vont peut-être connaître un réveil brutal. Ceux-là comprendront-ils que faire cause commune avec des voisins qui partagent les mêmes problèmes est sans doute plus sûr que de s’en remettre à un lointain parrain au caractère versatile ? Ceux-ci découvriront-ils qu’il faut s’aider soi-même avant d’escompter que le ciel (américain)  vienne (peut-être) à votre secours ?

Espérons que cet électrochoc rappellera à l’Europe qu’elle est un continent riche, qui pourrait être puissant s’il était solidaire. Espérons qu’il nous éclairera sur la nécessité de faire progresser l’intégration européenne, parce qu’il est probable que dans les temps à venir nous ne puissions compter sur personne si certaines menaces se profilaient à l’horizon (par exemple vers la frontière Est de l’Europe). Le jour où le « geek » malingre se rend compte que le grand balaize dont il croyait être le copain n’en a rien à faire de lui, il ne lui reste plus qu’une solution : grandir.    

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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 07:53

Nous assistons à une accélération du nombre de massacres frappant des hommes, des femmes et des enfants dont le seul tort est de se rassembler pour regarder un feu d’artifice, aller à un concert, prendre un pot dans un bar ou utiliser les transports en commun. A la kalachnikov, à l’explosif, à la hache ou au moyen d’un camion.

Le plus difficile, au milieu de ce maelstrom de violence aveugle, est de parvenir à comprendre les motivations des auteurs de ces atrocités. En France, en Belgique, aux Etats-Unis, en Allemagne, on peine à démêler cet écheveau de maladie mentale, de haine contre la société, de désir morbide de reconnaissance médiatique et de pulsion religieuse. Devant chaque nouvelle horreur, nous nous posons systématiquement les mêmes questions : était-ce l’œuvre d’un fou ? Ou celle d’un « franchisé » de Daech ? L’un n’excluant pas l’autre, d’ailleurs. Même dans le cas des tueurs du Bataclan, manifestement missionnés et téléguidés par l’effroyable « Etat islamique », comment ne pas déceler à travers leurs actes les signes d’une folie meurtrière et suicidaire ?

Lorsqu’arrivent les revendications « officielles » de Daech, ou les résultats d’une enquête établissant la fascination de l’auteur d’un attentat terroriste pour les thèses de cette entité, on est toujours frappé par la similarité des profils et des parcours. Peu de foi, beaucoup de délinquance, de propension à la violence, de difficultés à s’insérer dans la société, de déséquilibre mental. Et puis, un jour, la « révélation ». Certains prennent, littéralement, le chemin de Damas. Comme autrefois on partait pour Saint-Jacques de Compostelle ou pour la terre sainte. Mais la rédemption peut suivre une voie plus rapide ; très rapide. Une barbe qui commence à pousser, un arrêt de l’alcool et du tabac, puis le passage à l’acte. Pour rester dans la comparaison chrétienne et moyenâgeuse, ces tueurs-là ressemblent aux barbares païens convertis en accéléré avant d’aller se jeter sur un champ de bataille. Il est licite de s’interroger sur la profondeur et la réalité de leur foi en l’Islam.

J’ai écouté l’interview d’un sociologue qui nous exhortait à ne pas nous tromper de cible. Je n’ai personnellement aucune sympathie pour les obscurantistes religieux, quels qu’ils soient. Mais je pense que cet homme avait raison en faisant le parallèle entre ces fondamentalistes musulmans qui hérissent de plus en plus les sociétés occidentales, avec leurs principes d’un autre âge, leurs longues barbes et leurs mœurs austères, et une secte comme celle des Amish. Je suis convaincu que sa comparaison est juste. Rigoristes, effroyablement misogynes, ignorant de tout sauf de leurs lois divines, ils ressemblent effectivement aux Amish, ou aux Juifs Loubavitch. Même goût pour la pilosité faciale, mêmes comportements archaïques et pudibonds, même fascination pour un « âge d’or » rêvé comme pur et parfait, même conviction que toute vérité se trouve uniquement dans leurs écritures sacrées. Le point important, c’est que ces salafistes, ces fondamentalistes obsédés par un mode d’existence révolu depuis des siècles, ne sont pas la source du mal qui nous frappe.

Qu’il faille combattre leurs idées parce qu’elles sont incompatibles avec une société moderne et tolérante et une chose, leur attribuer la responsabilité de la folie meurtrière qui endeuille notre pays en est une autre. Les terroristes qui sévissent actuellement ne sont pas les produits de madrassa, ils n’ont pas appris pendant des années les versets du Coran, ils n’ont pas passé leur jeunesse à fréquenter des mosquées. Un tel régime peut incontestablement former des obscurantistes, des misogynes, des homophobes, mais jusqu’à présent il ne semble pas avoir formé, en Occident, des terroristes.

Expliquer l’horreur des attentats par une religiosité musulmane fondamentaliste en expansion est une solution facile, rapide, et qui surtout nous détourne des vraies questions. Tout se passe comme si quelque chose, dans notre monde occidental moderne, générait des pulsions mortifères, un désir malsain de tuer et de mourir, et qu’une organisation, Daech, ait su mettre ce phénomène à profit pour donner un sens, une justification à ces pulsions ; qu’elle ait su se les accaparer, se les attribuer. Les terroristes ne veulent pas générer l’horreur et finir en kamikazes parce qu’ils ont été endoctrinés par l’Islam. Ils se sont soumis à un endoctrinement parfois très rapide parce qu’ils rêvaient de générer l’horreur et de finir en kamikazes. Reste à comprendre comment notre monde produit de tels individus.

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 12:32

Emmanuel Macron fut récemment l’invité matinal de Jean-Jacques Bourdin. Une occasion pour le sémillant Ministre de l’Economie d’exposer ses idées qualifiées un peu partout de novatrices, audacieuses, originales, etc, etc… Que cet homme nous soit présenté comme le futur du PS (on n’ose plus dire du Socialisme ou de la gauche, ces mots-là tombent en désuétude) me terrifie. Pas question de lui faire un mauvais procès sur le thème « banquier d’affaires- cuillère d’argent dans la bouche ». Après tout, si quelqu’un renonce à gagner des montagnes de pognon pour faire de la politique, c’est-à-dire, au sens noble du terme, s’occuper du bien commun, on ne peut que l’en féliciter. On ne doit juger un ministre que sur ce qu’il fait et ce qu’il propose. Or, concernant Emmanuel Macron, c’est là que le bât blesse.

La grande libéralisation des lignes de transport par autocars me semble être la première des « macronneries ». Après avoir entendu pendant des années les politiques de tout poil seriner que le transport ferroviaire devait être favorisé car plus écologique et plus sûr, voir mettre en œuvre un plan qui transfère sur les routes un flux de passagers que l’on prétendait garder sur les rails a de quoi énerver. Tout le monde peste contre les poids lourds qui sillonnent la France chargés de marchandises, bousillant le réseau payé par le contribuable, mais au bénéfice d’entreprises sur lesquelles il s’est avéré impossible de prélever des taxes (s’y est-on pris comme il fallait ?). Non seulement les marchandises resteront sur les camions au lieu de passer sur des trains, mais les passagers vont passer des trains aux autocars. Plus de pollution, plus de dangers sur les routes.

Le choix a été fait par Emmanuel Macron de privilégier l’emploi (embauche de chauffeurs de bus) et le pouvoir d’achat (c’est moins cher de faire un trajet en autocar qu’en train, même si on y passe trois fois plus de temps) au détriment de l’écologie et de la sécurité. Les bénéfices (douteux) immédiats, plutôt que la vision à long terme. Pas vraiment une politique de gauche selon moi. Pas vraiment une politique du tout d’ailleurs.

Mais le pire se situe au niveau des propositions. La grande idée de la dérégulation. Elle ne sort pas du crâne d'Emmanuel Macron comme Athéna jaillissant tout armée de celui de Zeus, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire penser. Elle n’a rien d’original ni de novateur. Elle traîne depuis onze ans dans le rapport Cahuc-Kramarz, dont le candidat Sarkozy, en 2007, prétendait qu’il était son livre de chevet. En gros, il faut faire sauter tous les freins à l’emploi. Et sont considérés comme freins à l’emploi les exigences de qualification, voire les diplômes, demandés pour exercer une profession. Au final, on considère que n’importe qui peut faire n’importe quoi. L’ubérisation totale. Face à Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron se lâche et donne l’exemple de la restauration. « Vous et moi, Monsieur Bourdin, pouvons ouvrir demain un restaurant ! C’est merveilleux ! Et ça marche ! Pourquoi ne pas étendre cette possibilité à plein d’autres domaines ? Sachant que bien entendu, tout ce qui relève de la santé et la sécurité sera préservé ; on conservera des exigences de formation dans ces domaines. »

C’est ce que j’appelle un tissu de macronneries. D’abord il est faux de dire qu’on peut se lancer comme ça dans la restauration. Il existe (pour le moment) des obligations de formation OU d’expérience suffisante, et c’est heureux. Mais on sent que le fringant Emmanuel serait prêt à faire sauter ces maudits verrous lorsqu’on l’aura informé qu’ils existent. Ensuite penser que la restauration échappe au domaine de la santé et de la sécurité publique révèle des lacunes plutôt graves pour un ministre. Quelques chiffres : 250 000 à 750 000 toxi-infections alimentaires chaque année en France (chiffre probablement très sous-évalué, les Britanniques en déclarant 2 millions, et même si leur bouffe est dégueulasse…), conduisant à 70 000 consultations aux urgences, 15 000 hospitalisations et 400 décès. La manière dont les données sont recueillies et traitées varie d’un pays à l’autre, et les résultats ne sont pas toujours transparents. Nos cousins québécois annoncent néanmoins la restauration comme étant responsable de 60% des toxi-infections alimentaires (40% à domicile). Si on rapporte ce pourcentage à la situation française, et qu’on le pondère généreusement, on peut quand même estimer que les toxi-infections alimentaires en restauration tuent au moins chaque année autant de personnes que les kalachnikovs des terroristes en 2015.

La formation, ça compte, et dans tous les domaines. Les diplômes, c’est important. Les règles, c’est utile. Savoir ce qu’est une salmonelle ou un staphylocoque doré, comment ils se multiplient dans la nourriture et de quelle manière ils peuvent tuer quelqu’un, ça sauve des vies. Les restaurateurs ne sont pas trop formés, ils le sont plutôt insuffisamment. Notre président déclare vouloir former 500 000 chômeurs pour leur faciliter l’accès à l’emploi. Dans le même temps, son ministre de l’Economie déclare que tout irait mieux si on supprimait toutes ces exigences ridicules qui contraignent trop de gens à acquérir un savoir avant d’exercer un métier.

J’ai toujours pensé que le progrès consistait à construire une société avec plus de connaissances et plus d’exigence. J’ai toujours cru que les idées de gauche consistaient à permettre l’accès à ces connaissances au plus grand nombre ; de manière à ce que les métiers les plus qualifiés, les plus exigeants, puissent être exercés par des individus venant de tous les milieux sociaux. Il semble que Monsieur Macron n’a ni la même vision du progrès, ni la même vision de la gauche.

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 18:10

Un voyage à travers les Etats-Unis, du Nord-Est au Sud-Ouest. Pas en droite ligne, mais en sinuant de manière à couvrir tout le territoire américain, et toutes les musiques qu’il recèle, ou du moins celles que j’aime. Grâce à 41 titres qui contiennent le nom d’un Etat américain, ou parfois celui d’une ville, vous pourrez écouter du Jazz, du Blues, de la Soul, du Rythm’n Blues, du Folk, du Rock, et une pincée de Rap et de Pop.

Bonne promenade.

http://www.deezer.com/playlist/1528411891

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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 13:23

J’avais écrit pour Phénix, il y a un an, un article sur dix séries à voir avant de mourir, en regrettant de pouvoir n’y inclure que deux séries appartenant à l’univers SFFF, à savoir Game of Thrones et Supernatural.

2015 m’a permis de découvrir trois bijoux en matière d’Imaginaire, caractérisés par leur originalité, leur inventivité. Aussi bonnes soient-elles, les histoires qui recyclent ad nauseam les affres de post-ados transformés soit en lycanthropes soit en vampires, ou le vertige qui les saisit lorsqu’ils prennent conscience qu’ils sont des super-héros, finissent par lasser. La première qualité qu’on est en droit d’attendre des créateurs dans le domaine de l’Imaginaire, c’est évidemment l’imagination. Faire Z Nation parce que Walking Dead cartonne, The Vampire diaries parce que les buveurs de sang sont à la mode, ou Daredevil parce que tout le monde aime les personnages de Marvel, cela me semble aller à l’encontre de ce que les passionnés de la SFFF sont en droit d’attendre.

Donc bravo à ceux qui sont sortis des sentiers battus !

WAYWARD PINES nous fait suivre les aventures d’Ethan Burke (excellent Matt Dillon) qui enquête sur la disparition de deux de ses collègues des services secrets. Après un accident de voiture, il se réveille dans l’étrange village de Wayward Pines, une communauté dont il semble impossible de s’échapper, et dont les membres sont surveillés en permanence. Les amateurs de SFFF de ma génération penseront forcément à la série britannique des années soixante The Prisoner. Son ambiance particulière a sans doute inspiré les scénaristes de Wayward Pines. Mais dans cette dernière, l’histoire se développe de manière à donner au spectateur toutes les explications qu’il attend, en explorant une voie de la SF assez rarement empruntée. Wayward Pines est une des bonnes surprises de l’année 2015, et certainement ce que Night Shyamalan a fait de mieux depuis longtemps.

SENSE EIGHT est une autre série créée par des réalisateurs venus du cinéma après d’énormes succès (ce qui en dit long sur l’importance que prennent les séries). En effet, ce sont les Wachowski qui sont aux manettes sur ce coup-là ! Ceux qui aiment leur univers seront obligatoirement fascinés par Sense Eight. Ceux que Cloud Atlas a rebutés feraient mieux de laisser tomber… Quatre femmes (dont une trans) et quatre hommes (dont un homosexuel), citoyens du monde, découvrent peu à peu qu’ils sont connectés les uns aux autres, sur les plans intellectuel, sensoriel et émotionnel. Tout comme pour Wayward Pines, les vieux amateurs de SFFF décèleront une influence venue du fond des âges de la littérature de l’Imaginaire. Je veux parler de Theodore Sturgeon, et de sa théorie du Gestalt dans More Than Human. Cette communion d’êtres différents dans laquelle chacun apporte aux autres ce qu’il ne peut réaliser lui-même sera bien utile à nos héros pour résister à une organisation impitoyable qui les traque sans merci. La réalisation est magnifique (Wachowski oblige), jusque dans le générique, tellement beau qu’on évite de le zapper à chaque nouvel épisode. Seul reproche : cette détestable manie qu’ont les Américains de faire parler en anglais des personnages mexicains, coréens ou allemands (avec une petite exception pour le début des premiers dialogues, histoire que le spectateur comprenne qu’on est à Mexico, Séoul ou Berlin, et pas dans une ville des Etats-Unis !)

THE LEFTOVERS est probablement le choc le plus fort que j’ai reçu en cette année 2015. On peut dire que la conception et la réalisation de cette série nous font découvrir l’essence même de ce qu’est le Fantastique. Un 14 octobre, 2% de la population mondiale disparait en un instant, sans qu’aucune explication rationnelle ne puisse être trouvée. L’histoire ne s’attache pas à enquêter sur le mystère de ce phénomène de « ravissement », mais analyse ce qu’est devenue la société trois ans après ce funeste 14 octobre. Nous contemplons l’Humanité face au vide laissé par une faux invisible, incompréhensible, hors d’atteinte de toute réflexion, de toute spéculation, et même de toute foi. Des sectes pullulent, d’étranges gourous sillonnent le pays, ce qui était considéré comme folie devient soudain moins absurde, les valeurs qui semblaient les plus solides s’affaissent comme aspirées dans des sables mouvants. The Leftovers pourrait être interprété comme la transposition à notre époque de l’Humanité du XIVème siècle frappée par la Peste Noire, une Humanité sonnée par un fléau dont elle ignore qui l’a manié et pourquoi, errant sans but, sans désirs et sans espoir.

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 12:21

A lire sur ActuSF, la critique de Gospel Par Bastien ROCHE.

http://www.actusf.com/spip/Gospel.html

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